Qu’il s’agisse de collages, dessins, peintures ou photographies l’oeuvre plastique de Thomas Lélu trouve ses racines formelles et conceptuelles dans le champ de ce que Nicolas Bourriaud a très justement nommé la “postproduction”. Emprunté au vocabulaire technique de l’industrie vidéo, ce terme permet de désigner les pratiques actuelles d’artistes qui composent avec une base existante (oeuvres produites par d’autres, éléments issus des cultures dites populaires ou érudites...), à partir desquelles ils interviennent. Cette base, qui constitue une matière première ready-made, sert de toile de fond à une oeuvre dont les fondements sont à chercher dans la société contemporaine. Ainsi situé dans l’après (ou dans l’after, en écho à l’ouvrage éponyme que Thomas Lélu a signé avec le critique Jean-Max Collard), les travaux des artistes postproducteurs sont irrigués de références plus ou moins facilement identifiables. Et les manipulations opérées activent ces sources de perspectives nouvelles.
Be the change you want to see, la série d’images que Thomas Lélu présente à la galerie Nuke, est dès le départ ancrée dans le registre de l’appropriation et du sample.
De l’appropriation, parce que ces mots renvoient à ceux de Gandhi, dont la pensée pacifiste proposait à chacun d’être “le changement qu’il voulait voir dans le monde”. Et du sample, parce que cette version réduite de la célèbre citation, amputée de son ambition d’agir positivement sur le monde, favorise une forme de recentrement sur l’individu consommateur.
Lieux communs de protestations (notamment anticapitaliste et antimilitariste) ou formules tour à tour ingénieuses ou sarcastiques, les mots exposés - qu’ils proviennent de manifestations ou qu’ils aient été tagués - ont tous été prélevés dans l’espace public. Ces pensées fragmentaires, Thomas Lélu les superpose à des images de mode, des portraits d’hommes et de femmes aux poses langoureuses, presque extatiques, exaltant la nature des produits qu’ils sont censés représenter. Sur les images, certaines indications ont été recouvertes de façon à brouiller leur provenance, à les arracher à un contexte trop visible, afin qu’elles ne fassent écho, dans l’imaginaire collectif, qu’aux formes archétypales et postmodernes de la publicité. Le seul repère qui subsiste pour parer ces “corps fonctionnels” - comme les qualifiait Jean Baudrillard - désormais orphelins de leurs logos, ce sont ces mots rapportés au marqueur ; ces slogans aux tournures efficaces venus supplanter les accroches conçues par les marques. Ici, une blonde sculpturale semble nous inviter à “travailler pour la paix” (let’s work for world peace) ; là, une métisse en chemise/cravate envoyant un baiser à l’objectif affiche une provenance ready-made in China, dans un curieux mélange entre avant-garde artistique et mondialisation.
Mais l’impact de ces collages ne s’arrête pas à la cocasserie du croisement de genres, qui unit les paroles contestataires aux mannequins dont les convictions ne sont pas supposées agir comme des arguments de vente (leur entière personne étant dans ce cas exclusivement destinée à célébrer le produit proposé). Dans le rapport texte/image établi par Thomas Lélu, il y a à voir une tentative de déhiérarchisation, de mise à plat des messages médiatiques, comme si l’incitation consummériste et sa contestation, face et revers d’une même médaille, activaient des ressorts psychologiques similaires. De fait, ainsi réduits à l’état de slogans, de formules superficielles et creuses, ces positionnements critiques semblent se rallier au flot continu d’une logorrhée publicitaire ayant fait de la séduction la meilleure alliée de l’endoctrinement.

Franck Balland
à propos de l'exposition "Be the change you want to see" à la galerie Nuke