Le soir du vernissage à Gennevilliers, une poignée d'individus étaient affublés d'un T-shirt portant l'inscription "Je m'appelle Thomas Lélu". Coproduit par Colette et Uniqlo, ce T-shirt fait aujourd'hui le tour du monde, de Tokyo à Rennes ou il habille une horde de jeunes filles en fleurs, congénères de la sœur de l'artiste. "Pour l'instant, ce que j'ai fait de mieux, c'est mon nom", affirme sans rire Thomas lélu, qui en rajoute aussitôt une couche : "Entre la dégénrescence biblique et le gros gag, c'est une aberration et c'est ça qui me plaît." On se souvient alors de la couverture de son premier roman, l'ébouriffant Je m'appelle Jeanne Mass, ou il apparaissait coiffé, justement, d'un post-it "je suis Lélu" dans un portrait signé Jean-Baptiste Mondino. Mais à Gennevilliers, pour sa première expo personnelle en forme de carte de visite - intitulée Thomas Lélu : peintre, elle diversifie les activités de celui que l'on connaissait déjà comme écrivain, photographe et directeur artistique -, l'artiste est autrement plus sérieux. D'abord parce qu'il joue la radicalité du concept de l'exposition de peinture en alignant sagement aux murs une série de panneaux de bois d deux mètres de haut. Ensuite, parce qu'à la tenue visuelle exemplaire de l'ensemble répond une défection généralisée du formalisme ambiant. Convoquant tout à tour "Ben, Christopher Wool et Pierre Richard", le contenu est volontiers déceptif, messages déclinés à la bombe noire sur fond blanc : "C'est tout ?, Warhol@gmail.com, Mozart est là ?, Lvmhooq"… J'en passe et des meilleurs. On appréciera la baisse de régime, les facéties qui tombent à plat, les jeux de mots les plus imbitables. Face aux éventuelles critiques, Lélu renchérit : "on m'a dit que c'était trop performatif, je suis tout à fait d'accord avec cette analyse. Comme je propose de la surface, c'est un peu déconcertant pour les critiques." Il faut dire que les peintures de Thomas Lélu relèvent bel et bien du langage métacontextuel : en s'autocommentant, elles concourent à elles seules à leur propre travail de sape. Pour nous faciliter la tâche, celui qui use du name-dropping jusqu'à la corde tend pourtant la perche en se définissant comme une sorte de "Robert Ryman (né en 1930, peintre abstrait amricain post Malévitch - ndlr) emmerd par Jammel". Et revendique au passage un certain amateurisme comme fil rouge de son œuvre protéiforme. On pense alors à son premier ouvrage sur les ratés de la photographie (Manuel de la photo ratée) avant qu'il ne rature les images dans son désopilant Récréations. "Dada c'est fini et maintenant c'est d.a.d.a", aurait pu dire Thomas Lélu. D'ailleurs il l'a dit.

Claire Moulène, Les Inrockuptibles. 2006