En principe, l'iconoclasme n'est pas chose légère ; il prend appui sur des croyances fortement ancrées, sur des principes fondamentaux, sur des refus intransigeants de toute représentation. Mais avec Thomas Lélu, c'est un peu tout le contraire : l’iconoclasme récréatif qu'il pratique depuis plus de dix ans, depuis le Manuel de la Photo ratée, passe par des jeux de mots insolents, ou gratuits, voire idiots, par des gribouillages régressifs, des pratiques amateures, des slogans dubitatifs, des dessins infantiles. Là se mélangent, sans rigueur, sans respect envers une quelconque échelle des valeurs, les idoles du showbiz et les icônes de la pensée, Tom Cruise et Deleuze, Roland Barthes et Bart Simpson, Karl Marx et Marc Jacobs. Là, des images de mode sont maculées de peinture dans un geste moins critique que jouissif. Là, un art conceptuel se perpétue, procédant par séries clairement identifiées, mais empruntant, pourquoi pas, les formes les plus bassement médiatiques de l'humour contemporain.

Et encore, "It could be worse" dit le titre de l’exposition, ça pourrait être pire : sous ce message irrésolu, ni alarmiste ni bien rassurant, que l’artiste adresse aussi bien à ses propres œuvres qu’à la situation actuelle du monde, l’exposition rassemble des séries de travaux récents. Formant un répertoire de gestes élémentaires (découpage, collage, retournement…), ces œuvres pratiquent chacune à leur manière un geste “micronoclaste” : atteinte au chef-d’œuvre avec les cartes postales de musée découpées (Memory Card), occultation de l’image dans une série de photographies retournées — vues de dos, les photographies les plus intimes, les plus familiales, les plus anodines peut-être aussi laissent la place à un processus sériel de fabrication : on y trouve inscrits leur date et lieu de tirage, leur type de papier, le nom du laboratoire, et surtout la marque qui se répète comme un motif abstrait : Agfa, Kodak, Konica… Et c’est précisément pour leur qualité graphique, généralement inaperçue de tout un chacun, que Thomas Lélu a sélectionné ces “meilleurs dos de photos”. Comme quoi ces jeux formels, superficiels, gratuits au premier abord, contiennent une hypothèse substantielle, une morale duchampienne : tout comme le motif est sous le tapis, ici le ready-made est au dos de l’image.

Parmi toutes ces pièces, un autre príncipe attaqué en toute légèreté est celui de la signature, de la figure de l’auteur. Elle est ici brouillon et brouillée : à l’image de cette pièce en néon qui semble de loin un simple gribouillage et qui se révèle être la signature manuscrite de Goldie Hawn. A l’exemple encore de cette petite collection de tests de crayons récupérés dans divers magasins de dessin et beaux-arts. Au BHV, chez Rogier et Plé ou Graphigros, ou encore chez l’illsutre maison Sennelier où se fournissent nombre d’artistes contemporains. On y voit se superposer des griffonnages, des mots, des dessins d’enfants, des graffitis, des traits de couleurs divers réalisés par les divers clients au gré de leurs envíes d’achats, de leurs essais de crayons, mais aussi de leurs projets artistiques. Mais pour Thomas Lélu, ces tests apparaissent comme des pièces à part entière, des cadavres exquis anonymes où se manifeste une intelligence graphique collective. Les vraies œuvres d’art sont involontaires.

Jean-Max Colard