2003 débutait avec le Manuel de la photo raté, il était donc écrit (par Thomas Lélu himself), annus horribilis, qu’elle ne pouvait s’achever que par Récréations du même – pour reprendre le ton faussement apitoyé mais édifiant de Jean-Max Colard dans la préface qu’il signe pour ce dernier, ex cathedra. Entre les deux, outre divers petits travaux ici ou là du serial artist en question Lélu (notamment dans «Agenda» entre mode, action et non-performance), une actualité des plus chargées a bien dû s’écouler, comme il se doit, encore que globalement on n’en conservera pas plus de souvenir, ni plus, ni moins, qu’après avoir feuilleté, lu ou relu ces deux ouvrages, preuve qu’ils sont efficaces et non-mimétiques : des guerres, des catastrophes, des jeux de mots à trois sous. Car quoiqu’il touche, avec soin, de bien dégeu, le propos de Lélu est prophylactique. D’ailleurs, pour plus de sûreté, il intervient à coup de livres. D’abord, le dit-Manuel de la photo raté publié aux éditions Al Dante-Léo Scheer consiste en un guide pratique a contrario ; car comme le note l’auteur : « Rater des photos est à la portée de tous, mais connaître les techniques nécessaires à la reproduction du ratage, c’est-à-dire de l’accident, est plus difficile ». S’ensuit par l’exemple et la typologie une soixantaine de cas photographiques ratés à souhait : doigt sur l’objectif, photo surexposée, floutée, triste, drôle soit-disant, déformée, yeux rouges, photo de fête, confuse, sans recul, originale, ad lib … ; ensemble extrait d’un corpus familial et commenté d’un point de vue semi non-professionnel avec, outre le propos absurde et ravageur, un contraste très fort et réussi, entre biographique cheap et scientificité nulle, forant ainsi quelque chose de prospectif, d’intime même dans l’image de soi et du monde (résultat je fais me faire attraper par le dit-Lélu pour user contre lui de pareilles obscénités). Récréations, et non création de nouveau, le plus récent en date aux éditions Léo Scheer tout court est un gros volume non paginé constitué d’un tas informe de blagues régressives, de jeux de mots faciles ou non scato low & high, de dessins mal foutus sur et à partir d’images media de magazine et de star plutôt télé people vérolées, montées, défigurées, associatives. Lélu opte pour n’en manquer aucune, elles sont toutes là, les autres aussi, les plus stupides, efficaces, injurieuses (on n’en citera aucune), dégradantes pour les intéressés éventuels et leur émetteur à la fois, peu racistes d’ailleurs, enfantines, parodic’ à la Arnaud Labelle-Rojoux bien sûr (on songera aussi dans le champ poétique au travail de Nicolas Tardy, notamment Chormaux moisis, La Chambre, 1999). D’accord, ces deux livres, ces deux supports non d’artiste mais artistiques, l’un ratage en photo, l’autre rature sur image, s’inscrivent plutôt dans une tradition, un secteur structuré, délectable, majeur dans sa minorité revendiquée de l’art contemporain, de l’échec, du mauvais goût ici sur un mode moins séditieux, réactif, pas dénonciateur qu’on veut bien nous le dire ou le faire dire. Surtout chez Lélu, non par simple esprit de contradiction et déceptif dans Récréations surtout, on admirera les baisses de régime, les blagues finalement les moins bonnes, les séries plus énigmatiques ou qui n’évoquent rien du tout, les plus imbitables aussi dans ce flux non-tendu. C’est-à-dire d’un creux, d’un mal-orthographique, d’une photo de travers, d’une indéniable forme à peu près n’importe quoi mais qui frappe dedans, apparaît quasi-romanesque un générationnel où le surplus au final est moins victimisé que plus que vitaminé par les mots, la norme, les stars et le marqueur noir.

Jérôme Mauche le 23/01/04
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